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CONCOURS DE LA CRÉATION ÉTUDIANTE

DEUXIÈME PRIX RÉGIONAL 2020, Crous de Lyon

Entre les draps de laine rêche s’ouvre l’œil caverne de Vivianne. Le coq n’a pas encore chanté. La nuit est totale. Pas une lueur n’éclaire ce regard, il chatoie pourtant d’un éclat plus sombre et profond. Le corps tiède s’extirpe dans l’air glacé, titube sur le bois incommode du plancher, et dans la cour se voûte en craquant au-dessus d’une plate-bande de roses. En contemplant la promesse des bourgeons à venir, un sourire se dessine sur le visage cabossé de Vivianne.

 

Vite, préparer le feu, vider le pot de chambre et pétrir la pâte du pain. De temps à autre, elle se penche par-dessus la lourde table de la cuisine pour regarder la lumière évoluer dans le laboratoire. Elle aime redire ce mot. C’est Jean qui désigne ainsi cette pièce ; le maître n’en parle pas. Il répète seulement que c’est le lieu où il ne faut rien toucher, pas bouger un flacon ou déplacer un livre, pas même faire la poussière sur les rayonnages ou récurer les marmites de cuivre au cul noir et luisant. Elle garde ses habitudes, même si la poussière s’entasse et se cristallise en toile d’araignée.

 

Elle aime entendre le maître quereller Jean. Bien fait, pense-t-elle chaque fois, même si elle sait qu’après c’est à elle qu’il va se plaindre et pester durant des heures, l’empêchant d’écosser les haricots ou d’éplucher les patates. Elle n’arrive pas à se concentrer vraiment quand Jean est là. Son œil reste captif de cette bouche rouge.

 

Cela lui manque de ne plus les entendre, de ne pas avoir Jean pour l’embêter. Il a dit qu’il reviendrait.

  • Vaurien, siffle-t-elle et le regrette aussitôt.

 

Elle se tasse sur son tabouret et se balance un peu pour s’occuper. Elle revoit Jean le jour où il lui a demandé de l’aide. Il lui promettait de l’or, beaucoup, tout l’or de ce monde, parce que le maître a trouvé, ça y est, disait-il exalté.

  • Il fabrique de l’or tous les jours, mais ne nous donnera rien ! Il va nous laisser manger comme des pauvres et crever sur la paille alors que ses coffres débordent de lingots !

Jean parlait de ses projets, il lui promettait de nouveaux vêtements, des voyages, et de vraies chaussures en cuir, moelleuses au pied, pas comme ses sabots. Ses lèvres toujours. Ah, comme elles étaient délicates ! Dans ses rêves, Jean les lui laissait toucher, s’approcher de ses commissures dont le pli charmant illuminait tout le visage.

Elle voulait bien l’aider, lui faire plaisir, pour rien, juste pour lui.

 

Dehors il fait déjà nuit. Elle n’a pas mangé, elle n’a plus vraiment faim. Elle se couche en pensant aux roses. Bientôt, elles écloront et elle pourra regarder les abeilles les butiner. Elle se délectera de ce bourdonnement, s’approchera, mais pas trop, pour mieux observer les poils se gorger de pollen.

 

Au fond du seau, elle prend les dernières pommes de terre. En retirant les germes elle essaye de compter combien de fois elle l’a rempli depuis. Elle se rend mieux compte du temps qui passe avec les roses. Elles n’avaient pas de bourgeon alors, et le gel avait emporté deux poules.

 

Elle ne résiste plus à l’envie de regarder franchement dans l’embrasure de la porte du laboratoire. Encore ce mot, rit-elle. À midi, le soleil tombe sur le lutrin central et fait briller les enluminures. Parfois Vivianne jurerait qu’elles bougent et que les mots dansent autour. Avant, le maître criait pour que Jean tire les rideaux mauves et épais. Maintenant, ils restent ouverts.

 

Les alambiques en ébullition, le goutte à goutte des burettes, ou le soufflet du fourneau, tout l’écho de ces vestiges sonores s’était tu. La pièce sombre. Le silence ne dérange pas Vivianne, il l’accompagne. C’est davantage le fil des souvenirs brusquement coupé qui l’agite.

 

La petite fiole est toujours posée sur le coin de la table.

 

Elle ne l’a pas touchée depuis. Jean, en lui donnant, avait plissé ses lèvres méchamment, cela lui avait fait peur.

  • Juste pour l’endormir, je lui prends un peu d’or, qu’il aura tôt fait de créer à nouveau, et ne s’en apercevra même pas. Juste pour l’endormir.

Longtemps, elle avait regardé les bulles gonfler la surface de la soupe à l’oignon.

  • Tu peux en boire aussi si tu veux, comme ça tu ne seras au courant de rien et le maître ne pourra pas te gronder.

Elle voulait voir les petites lèvres de Jean lui dire merci, alors d’un coup, dans les plis de son tablier, elle avait saisi la bouteille et vidé les six gouttes.

 

Plus tard, devant le corps bleu du maître, elle avait ressorti en tremblant la fiole pour regarder le liquide tanguer derrière le verre. Avait-elle mis une goutte de trop ? Elle savait que non. Elle l’avait deviné même avant, en voyant la bouche de Jean. C’est pour cela qu’elle avait hésité en préparant la soupe. De si petites choses, des presque rien, qui pouvaient retirer la vie ? C’était mal. Elle avait repoussé la fiole apeurée.

 

Jean n’était pas là, il n’arriva que plus tard, dans la nuit, fiévreux et nerveux.

  • Jette le vieux dans la Saône, ordonna-t-il, débarrasse-toi de lui !

 

Viviane n’aime pas quitter la maison. Même aujourd’hui elle ne se rend au marché du village voisin qu’en dernier recours. Pourtant elle traina le corps sous les étoiles. La neige s’entremêlait de boue sur son passage et laissait une trace noire dans son sillage. Elle pleura pendant l’effort, un peu de rage, un peu dégoutée d’elle-même. L’eau molle reçut le mort avec indifférence, daignant à peine l’engloutir.

 

Alors qu’elle était encore à la rivière, en entendant la calèche s’enfuir, Vivianne s’inquiéta.

  • Pourvu qu’il n’attrape pas froid.

 

Quand elle revint, Vivianne poussa apeurée la lourde porte de bois pour découvrir sa solitude et, sur le coin de la table, la petite fiole de poison.

 

Le matin et les suivants, elle attend Jean. Elle oublie parfois pourquoi. Ses mains grevées d’arthrose s’abiment sur les cosses de haricots. Sa tignasse blanche tombe sous son fichu. Combien de fois a-t-elle vu fleurir les roses ? Sa respiration crépite avec les flammes du soir. Le laboratoire est son territoire maintenant. Le jour, elle caresse les pages du grimoire laissé là. Elle suit des doigts les courbes des lettres et s’imagine leur sens. Elle aime le va-et-vient de l’encre de haut en bas, comme une bouche qui s’ouvre, comme un mot que l’on prononce lentement, en articulant. Elle se souvient d’une bouche qu’elle aime.

  • Jean s’est perdu, se dit-elle parfois.

 

Il arrive que les orages d’août cognent contre le toit de la maison. Vivianne écoute toujours avec attention. Elle entend à nouveau le bruit sourd du corps qui s’écroule, de la respiration qui écume, de la main qui tape le plancher, de ces plaintes se mêlant au vent qui siffle dans les embrasures. Ces angoisses glacées qui l’agrippent, elle les chasse en pleurant, en priant, en s’excusant.

 

Dans la nuit, juste avant l’aurore, s’ouvre l’œil le plus noir. Qu’importe les cauchemars ou l’abandon, car ce matin les roses éclosent. En se penchant sur les pétales le soleil perle en rosée. Les rayons s’invitent dans les gouttes d’eau et les métamorphosent en pépites. Plus tard, les papillons et les abeilles viendront s’y abreuver. D’un sourire apaisé, Viviane cueille tout l’or de ce monde.

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